Trois mois passèrent sans que je trouve de solution. Trois mois qui me semblèrent des années tant le travail au troupeau était devenu difficile. Quand un matin, le technicien de la coopérative ovine que j'avais mis sur le coup me téléphona. Un adhérent pouvait me confier son chien.  Dès le soir je l'appelais.

Et c'est comme celà, deux jours après que Jenny arriva chez moi.

Je m'en souviens comme si c'était hier, tant j'étais anxieux et inquiet dans l'attente de savoir ce qu'allais me demander de son propriétaire pour me laisser sa chienne. Je n'avais pas à cette époque, les moyens de payer son prix un chien déjà dressé et qui d'après les dires du technicien était une vraie merveille et je n'avais pas eu le courage d'aborder l'aspect financier de cette transaction avec son maître au téléphone.

Aussi avant même qu'il ne fit descendre la chienne, je m'armais de courage et lui dit:

<< Bonjour. Je suis désolé, c'est un peu tard mais j'ai omis de vous demander combien vous en voulez ? >>

Il sourit et fit descendre Jenny de sa voiture.

En fait, il ne fut  pas de question d'argent, conscient que sa chienne n'avait pas de prix, la seule chose qu'il me demanda, fut de venir la voir dans quelques jours pour savoir si elle se plaisait chez moi. Je donnais mon accord, celà me sembla même être le minimum que nous devions à cet animal. Toutefois inquiet de ce qui allait se passer dans les jours à venir. Se plairait-elle ici, allions-nous nous entendre ? C'était une chienne adulte et celà n'étais donc pas évident.

A peine descendue elle fit quelques tours puis se dirigea vers la bergerie ou elle entra par le portail entre-baillé.

J'allai jusqu'au portail que j'ouvrai en grand pour garder un oeil sur elle mais ne la rappelai pas. Son maître lui ne lui donna aucun ordre semblant totalement confiant quant au agissements de sa chienne.

Pendant que Jenny visitait les lieux, je me mis à parler avec son proprétaire de la situation économique dans laquelle nous nous trouvions précipités nous éleveurs de moutons et de la raison pour laquelle il avait préféré arrêter. Il avait un élevage de la même taille que le mien et cet arrêt ne serait pas sans incidence sur le fonctionnement de notre modeste coopérative. Malheureusement, il n'allait pas être le dernier. L'élevage ovin traversait une crise sans précédent. La France ou plutôt son gouvernement avait vendu ses éleveurs de mouton, pour du pétrole. Les prix s'étaient écroulés face aux importations de viande Anglaise. Anglais qui à leur tour importaient des carcasses d'agneaux congelées de Nouvelle Zélande à des prix ridiculement bas (la viande ovine, est pour les élevages de l'hémisphère sud, un sous produit de la laine) tout en ne respectant pas, bien entendu la préférence communautaire. Elevages Anglais principalement constitués de grands domaines appartenant à de grandes fortunes, des groupes industriels, des armateurs ou de grandes familles et qui s'enrichissaient profitant de l'incohérence des règles européennes. Les journaux de l'époque parlèrent même du "boom sheep", ces élevages de plusieurs milliers de tête élevées à bas coût sur de vastes territoires effectuant à cette époque un véritable "hold up" sur la mane des aides européenes consacrées à l'élevage ovin . En clair la "ploutocratie anglaise" se faisaient "les couilles en or" pendant que nous éleveurs Français étions en train de crever.

Et on vous dira que l'Europe est notre avenir ?

Ces années là nous perdimes plus de 30% des éleveurs. L'élevage ovin français alors prospère ne se remit jamais de cette trahison. A ce jour plus de la moitié des éleveurs de moutons ont disparus et le cheptel national perdu plus de 35% de ces effectifs, soit plus de 3,5 millions de brebis mères. 

Aujourd'hui plus de 55% de la viande ovine consommée en France est importée. 

Malheureusement celà ne servit de leçon ni à nos organisations syndicales, ni à nos gouvernants qui sans doute pensèrent que les moutons sont fait pour être sacrifiés. Las, les années passèrent et des pans entiers de notre élevage et de notre agriculture furent à leur tour sacrifiés. Mais celà est une autre histoire...

Aussi revenons à nos moutons. Tout pendant que nous parlions, je gardais un oeil sur la nouvelle venue. Elle ne mit pas longtemps à ce trouver un travail. Et moins de 5 minutes après être arrivée, elle était déjà occupée à ranger les agneaux qui régulièrement passaient dans le couloir d'alimentation de ma bergerie. Quand elle eut fini, elle vint vers nous mais aussi incroyable que celà puisse paraître, ce fut devant moi qu'elle s'assit. Elle me regardait fixement dans l'attente de la validation de son travail.

Un peu géné par la présence de son ancien propriétaire, je la complimentais. J'eu à ce moment là, l'impression de lui prendre quelque chose de précieux. Quelques instants plus-tard alors qu'il était sur le point de partir et que nous nous saluions, il me dit.

-<<Je crois que je n'aurai pas besoin de repasser dans quinze jours, je pense que vous allez vous entendre. Au-revoir. >>

En fait, je pense que si il était rassuré, il n'avait pas non plus le coeur de repasser voir son ancienne compagne de travail. Je le comprennais.

Je le saluait à mon tour sachant bien qu'à sa chienne il venait de dire Adieu. Il la caressa une dernière fois et monta dans sa voiture.

Lorsque la voiture démarra, Jenny vint s'assoir à côté de moi, elle regardait s'éloigner la voiture de son ancien maître, déchirée par des besoins contradictoires. Lorsque la voiture disparut elle me regarda, mais ne bouga pas écoutant sans doute le bruit du moteur diminuer, bruit au combien familier pour elle puisque bien souvent il devait signaler le retour de son maître. Comment vous expliquer que je ressentis exactement ce que cette bête vivait à cet instant précis. Quelques instant plus-tard elle était de nouveau à poste dans la bergerie, me regardant de temps en temps dans l'attente d'un ordre.

Par la suite et pendant plusieurs mois, le soir venu alors que nous étions de retour à la maison, elle s'asseyait sur la terrasse. Là, dominant le vallon, elle restait le regard perdu, loin, très loin, comme dans l'attente d'un signal qui ne vint jamais. A plusieures reprises, malgrès le besoin que j'avais d'elle, je faillis bien appeller son ancien maître. Jusqu'au jour ou sans aucune raison du moins c'est ce que je cru à cette époque, elle décida de mettre fin a ce rituel. Ce n'est que plusieures années plus tard que je compris pourquoi. Toujours est-il que mon histoire avec Jenny, commença là et les années passées ensembles furent merveilleuses. Certains s'étonnerons sans doute de la façon dont j'en parle. Mais la loyauté et la patience dont sut faire preuve cette chienne à mon égard, firent de cette fidèle compagne bien plus qu'un animal. Et de çelà, j'ai voulu en racontant ici un peu de son histoire, lui dire merci. 

Alors si tout ce que m'a appris cette chienne, ce que nous avons découvert ensemble et tout ce que nous avons partagé vous intéresse. Vous pourrez lire son histoire d'ici quelques mois, mais celà voudra dire que j'aurai le temps d'écrire et que par conséquent j'aurai pris ma retraite. Et de çà voyez vous, je ne suis pas pressé. Tant mon métier et mes bêtes et mes chiens sont ma vie.

GENNY